Les Echos
06 December 2007
06 December 2007
La Mafia, pieuvre économique
Une plongée exceptionnelle dans l'organisation et les réseaux économiques de la Mafia. GOMORRA par Roberto Saviano.
« Ici, on n'a pas peur que le ciel nous tombe sur la tête. Ici, on s'enfonce. On plonge. Car il y a toujours un abîme au fond de l'abîme. » C'est à une véritable descente dans l'univers de la Camorra, la Mafia de Naples, à laquelle Roberto Saviano nous invite dans « Gomorra ». Le journaliste napolitain ne se contente pas de décrire les crimes odieux des camorristes, leur guerre pour le pouvoir, mais le « système ». Car « le mot « Camorra » n'existe pas, c'est un mot de flic, utilisé par les magistrats, les journalistes et les scénaristes », dit-il, en décrivant cette Gomorrhe contemporaine que sont Naples et sa région. L'organisation criminelle, poursuit Saviano dont l'ouvrage vient d'être traduit en français et continue à être un best-seller en Italie, décrypte que « la dialectique commerciale est l'ossature du clan ». « O sistema », dans le dialecte napolitain, a un objectif clair : faire le plus de profits possibles. La fin justifie les moyens pour les chefs des clans ou plut?'t son « directoire », quitte à assassiner de simples proches, des passants, de petites amies sans lien avec la criminalité organisée. Le port de Naples est ainsi devenu une avant-garde de la mondialisation où les relations avec la Chine ont été ouvertes par la Camorra bien avant la Confindustria, l'organisation des chefs d'entreprise italiens. Dans une sorte de roman réaliste qui puise son inspiration dans la littérature du Sud italien, le jeune journaliste raconte l'histoire de ce couturier napolitain Pasquale qui regarde à la télévision la cérémonie des Oscars et voit Angelina Jolie, vêtue d'un magnifique tailleur pantalon en satin, cousu par ses soins dans l'un des ateliers clandestins de la Camorra. Les commanditaires savaient à qui il était destiné mais pas le couturier, raconte Saviano, se faisant l'écho de l'émotion de « Pasquale », obligé de rester un obscur. Ce n'est que l'une des dizaines d'histoires de cette longue et minutieuse enquête. Le textile est loin d'ailleurs d'être le seul secteur étudié : drogue, trafics en tout genre, armes, construction. Saviano se livre à une description sans concession du « cycle du béton ». Celui qui part de la Camorra pour arriver jusqu'au nord de l'Italie, ce cycle à l'origine de presque toutes les fortunes récentes de la péninsule. Ce qui distingue l'ouvrage de Saviano, c'est qu'il fourmille de détails, de noms de camorristes, de leurs habitudes, bonnes ou mauvaises. Une dénonciation sans pitié qui lui a valu une « condamnation à mort » et l'empêche de retourner vivre dans la Campanie de son enfance et de sa jeunesse. Pour ceux qui seraient saisis par le doute, il suffit de se reporter au dernier rapport d'une organisation de commerçants italiens, Conferscenti. La Mafia, selon cette étude, est « la première entreprise en Italie » avec un chiffre d'affaires de 90 milliards d'euros, soit 7 % du PIB italien...Jacques Hubert-Rodier
06 December 2007
