"Gomorrah is a useful introduction to the hellhole that Naples has become under the tyranny of the Camorra" Misha Glenny Times  
Challenges
25 October 2007  

Système criminel

L'enquête de ce journaliste sur l'organisation des entrepreneurs de la Camorra napolitaine est une bombe. Qui lui vaut une protection rapprochée.

"Pourquoi crever de dépression, pourquoi chercher un travail qui permet tout juste de survivre, pourquoi trimer à mi-temps dans un centre d'appels ? Plutôt devenir chef d'entreprise. Un vrai. Capable de faire des affaires avec tout et de gagner de l'argent même avec rien. Ernst Jünger dirait que la grandeur est exposée à la tempête : des mots que les parrains, les entrepreneurs de la Camorra, pourraient faire leurs. Etre au coeur de l'action, au centre du pouvoir. Tout utiliser comme un simple moyen et n'avoir que soi pour fin. Ceux qui prétendent que c'est immoral, qu'il ne peut y avoir d'existence humaine sans éthique, que l'économie doit avoir des limites et obéir à des règles, ceux-là n'ont pas réussi à prendre le pouvoir, ils ont été vaincus par le marché. 

Ce ne sont pas les camorristes qui choisissent les affaires, mais les affaires qui choisissent les camorristes. La logique de l'entreprenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d'un ultra-libéralisme radical. Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l'obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence. Le reste ne compte pas. Le reste n'existe pas. Le pouvoir absolu de vie ou de mort, lancer un produit, conquérir des parts de marché, investir dans des secteurs de pointe : tout a un prix, finir en prison ou mourir. Détenir le pouvoir, dix ans, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, commander pour de bon, voilà ce qui compte. Vaincre dans l'arène du marché et pouvoir fixer le soleil, comme le faisait Raffaele Giuliano, le parrain de Forcella, pour le défier et montrer ainsi qu'il ne baissait pas les yeux, pas même devant sa lumière. Giuliano qui était allé jusqu'à répandre du piment en poudre sur la lame de son couteau avant de poignarder un proche d'un de ses ennemis, afin qu'il sente une brûlure lancinante quand la lame transpercerait sa chair centimètre par centimètre. En prison il était craint, non pas à cause de sa sanguinaire méticulosité, mais de ce regard de défi qui n'avait peur de rien, pas même du soleil. Avoir conscience d'être des hommes d'affaires condamnés à disparaître - la mort ou la prison à perpétuité - mais animés par la volonté implacable de fonder des empires puissants et sans frontières. Le parrain peut être tué ou arrêté, mais l'organisation économique qu'il a bâtie demeure : elle change, se transforme, croît, augmente ses profits. Cette mentalité de samouraïs ultra-libéraux, qui savent que le pouvoir absolu a un prix, j'en ai trouvé un résumé saisissant dans une lettre écrite par un adolescent purgeant une peine dans un établissement pour mineurs [...] : «Tous ceux que je connais sont soit morts, soit en prison. Moi je veux devenir un parrain, je veux avoir des centres commerciaux, des boutiques et des usines, je veux avoir des femmes. Je veux trois voitures, que les gens me respectent quand j'entre quelque part, je veux des magasins dans le monde. Et je veux mourir. Mais comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon. Je veux mourir assassiné.» Tel est le nouveau rythme qu'imposent les entrepreneurs du crime. Telle est la nouvelle puissance de l'économie. Dominer coûte que coûte. Le pouvoir avant tout. La victoire économique plus précieuse que la vie. N'importe quelle vie, y compris la sienne.»

Notre avis

Pour avoir osé plonger dans l'univers impitoyable de la Camorra napolitaine et révélé tous ses secrets, le journaliste Roberto Saviano, 28 ans, vit sous protection rapprochée. Jamais personne n'avait pénétré au coeur de ce que les camorristes appellent le Système. Pour en rapporter, avec détail - trop, parfois; il arrive qu'on s'y perde - son mode intime de fonctionnement. Au coeur de ce récit, qui a trouvé 900 000 lecteurs en Italie, la guerre féroce qui opposa, en 2005 et 2006, deux clans napolitains, les Di Lauro et les Espagnols, pour le contrôle de quartiers périphériques de Naples, Scampia et Secondigliano.
Le livre laisse loin derrière, en termes d'horreur, tout ce que Coppola avait pu révéler jusqu'ici. Une formidable analyse économique d'un système qui fonctionne sur les mêmes bases et avec les mêmes objectifs qu'une multinationale. A ceci près que le Système a fait 3 600 morts en trente ans.


Thierry Gandillot

25 October 2007

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