"Roberto Saviano (...) describes in graphic detail, this two-year campaign was the bloodiest internecine struggle to hit southern Italy since the 1980s" Misha Glenny Times  
Le Monde
19 October 2007  

Le profondeur de la Camorra

De sa plongée dans la Mafia napolitaine, Roberto Saviano a fait un livre vibrant, au succès mérité



Il a quitté sa ville natale, vit caché et se déplace en voiture blindée, escorté en permanence par deux policiers chargés de sa protection. C’est la vie de Roberto Saviano, jeune auteur de Gomorra – cette époustouflante enquête sur la criminalité napolitaine liée à la Camorra – qui, en Italie, avec presque 900 000 exemplaires vendus, occupe depuis un an, les hit-parades de ventes.
Le succès a transformé le livre en veritable phénomène de société, avec manifestiations pubbliques, lectures dans les écoles. Il donne même lieu à un film, en tournage, dirigé par Matteo Garrone. Cela, evidemment, n’a pas plu aux parrains responsables de dizaines d’assassinats, qui n’aiment pas du tout ce type de pubblicité. Sur tout que l’écrivain n’a pas hésité à dénoncer publiquement leurs identités, dans son livre mais aussi à l’occasion dì’une manifestation à Casal di Principe, un village aux portes de Naples considéré comme la capitale de la Camorra.
«Ils n’ont pas supporté que je les attaque chez eux, devant leurs enfants et leurs familles. Personne n’avais jamais osé le faire. C’est pour cela qu’ils m’ont condamné à mort», explique l’écrivain, qui remercie au passage les nombreux intellectuels (dont Umberto Eco et Giancarlo De Cataldo) qui l’ont ouvertemet soutenu.

«L’indiscipline du roman»


Né à Naples en 1979, Roberto Saviano, après des études de philosophie, voulait se consacrer à l’écriture. Le critque Goffredo Fofi lui conseilla un jour de raconter la réalité dans laquelle il vivait au lieu de s’acharner à inventer des histoires de fiction. L’écrivain a suivi le conseil. Il s’est lancé dans un long travail d’enquête dans les quartiers contrôlés par les camorristi. Il en est ressorti avec un livre coup de poing, utilisant le reportage littéraire pour raconter la réalité économique et anthropologique de la nouvelle criminalité napolitaine, celle qui n’hésite pas à tuer pour défendre ses traffics liés à la drogue, mais aussi au bâtiment, au textile, au marché des ordures.
«Je ne voulais pas écrire un essai classique ni une simple fiction, explique-t-il, je me suis donc inspiré du genre “non-fiction novel” de Truman Capote. J’ai utilisé la liberté et l’indiscipline du roman, en le croisant avec la rigueur des statistiques, des archives, des analyses sociologiques. Sous cet angle, la littérature cesse d’ être une fuite de la réalité, comme elle l’a souvent été pour beaucoup d’écrivains du sud de l’Italie, et devient l’instrument le plus à même de raconter un univers qui est devant les yeux de tous, tout en restant apparemment insaisissable». Gomorra – titre qui renvoie à la fois à Gomorrhe et à Camorre se présente comme un voyage initiatique «dans l’empire économique et dans le rêve de domitation» de cette organisation mafieuse que tout le monde appelle «le Système», car «le mot Camorra n’existe pas, c’est un mot de flics». Dans ses pages, Saviano se met volentiers en scène avec ses peurs et ses indignations, alternant sans cesse détail et vision d’ensemble, souvenirs personnels, actes officiels de la magistrature et récit d’histoires individuelles.
Grâce è ce dispositif très riche toujours soutenu par la tension de l’écriture, le livre cesse d’être une simple enquête et devient un objet plus complexe, à la fois roman de formation et livre militant qui dévoile la véritable guerre livrée par une criminalité très puissante, toujours à la recherche de nouveaux traffics.

«Des caractères épiques»

«Les camorristi sont des vrais samuraïs du libéralisme, écrit-il. Ils se considèrent comme des entrepreneurs et leur modèle est celui d’une entreprise qui doit se developper sans limites dans un contexte mondialisé. C’est pour cela que la Camorra n’est plus un phénomène simplement napolitaine. Elle a gangrené l’Italie et maintenant se développe beaucoup à l’étrangère, y compris en France. Son modèle d’ailleurs est très différent de celui de la Mafia sicilienne, qui essaie toujours d’infiltrer le monde de la légalité et le pouvoir politique. La Camorra ne pense qu’aux affaires».
Cette plongée hallucinante possède une telle force que certains critiques ont reproché à Saviano d’être trop fasciné par son sujet, evoqué souvent sous des traits presque héroïques. L’écrivain - «comme tous les enfants de Naples» - reconnaît avoir été fasciné par les exploits de ces héros du mal, mais ajourd’hui il essaie d’ «affronter le mythe, en le déconstruisant sans le nier». Selon lui, dans le monde de la Camorra, il y aurait une véritable charge épique: «Leurs histoires, leurs actions, leurs rituels ont des caractères épiques et eux-mêmes essaient en permanence d’alimenter leurs propres mythologie, en la construisant souvent sur les images du cinéma».
Pour preuve, il rappelle le «boss» qui s’est fait construire una villa comme celle de Tony Montana, le personnage joué par Al Pacino dans Scarface, ou encore certaines femmes de la Camorra s’habillant en jaune fluo comme Uma Thurman dans Kill Bill. D’ailleurs, si Gomorra en Italie a eu autant de succès (mais aussi en Allemagne, en Espagne et au Pays Bas, où il a déjà été traduit), c’est probablement parce que les lecteurs, au-delà de l’envie de comprendre, ont étés sensibles à la fascination trouble dégagée par cette univers sombre et violent. Il y a un mois, Roberto Saviano est retourné pour la première fois à Casal di Principe. Il y a ressenti encore une fois toute l’hostilité d’un monde qui ne lui perdonne pas d’avoir brisé la loi du silence et montré la gravité d’une situation seulement connu jusqu’alors des magistrats, des policiers et de quelques journalistes. «Je n’ai rien écrit de nouveau, tout était déjà connu, affirme aujourd’hui cette admirateur de Camus et de Pasolini. J’ai seulement assemblé des données et des histoires, dans un cadre où les épisodes criminels acquièrent une tout autre dimension. Il ne faut jamais avoir peur de dire la vérité. Même si j’en paie les conséquences, je sais qu’il fallait le faire».

«Plus que les balles, je crains les diffamations»


Nous avons rencontré à Rome l’écrivain Roberto Saviano. Il nous a livré ce témoignage:

 
«En publiant Gomorra, je suis devenu un symbole, mais j’ai payé un prix très élevé. J’ai eu des moments difficiles, je me suis senti seul comme jamais, prisionnier d’un engrenage énorme. J’ai perdu ma liberté. Je ne peux plus enquêter librement, aller où je veux et voir qui je veux.
Les parrains font circuler des menaces et des rumeurs pour me démolir, mais tant que je suis au centre de l’attention pubblique, je n’ai pas peur. Le problème se posera plus tard. J’attends le pire, même si je ne sais pas quel visage il prendra. Plus que les balles, je crains les diffamations qui visent à décrébiliser mon propos et m’accusent d’avoir tout inventé pour me faire de la publicité ou me garantir une carrière politique.
Certains intellectuels m’ont accusé de donner une image trop négative de Naples. Il s’agit d’une critique injuste, surtout lorsqu’elle émane de ceux qui ont souvent voulu cacher cette réalité.
Les intellectuels napolitains et plus généralement les intellectuels italiens, n’ont jamais voulu – ou n’ont jamais su – aborder de fronte le cancer de la Camorra, en attirant l’attention du pays entier sur ce grave problème. Moi, je l’ai fait. C’est pour cela que la Camorra m’en veut autant».

 


Fabio Gambaro
19 October 2007

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